les ailes du désir, les chroniques de Loly

les ailes du désir, les chroniques de Loly

Un billet sans retour

Thomas lève les yeux. Quelques nuages viennent tacheter ici et là le bleu azur du ciel d’été, comme les petites touches blanches de Van Gogh sur une toile qui sent la Provence. Au-dehors, tout est silencieux. Même les oiseaux ont l’air de vouloir être discrets, et volent dans un battement d’ailes feutré. A cette hauteur, tout semble être au ralenti, tandis que plus bas, Thomas sent le monde gronder sous ses pieds.

Il ne doit pas regarder, mais c’est plus fort que lui. C’est comme un interdit qu’on rêve de transgresser, une attraction inexplicable, même si l’on sait qu’elle va nous perdre. Il regrette aussitôt sa faiblesse. Un long frisson lui parcourt le dos. En-dessous de lui, à quelques centaines de mètres, le sol. Attirant. Aspirant. Hypnotique. Thomas se plaque contre le mur, espérant un instant qu’il va l’absorber et même l’enrober de sa matière dure et froide, mais protectrice, comme une armure de roche indestructible. Le rebord ne fait que quelques centimètres. Difficile pour un homme de sa taille de s’y sentir à l’aise, d’autant que les semelles de ses mocassins flambant neufs sont parfaitement lisses.

Thomas tente de rester immobile, mais il semble que son corps n’ait pas l’intention de le laisser tranquille. Ses muscles, déjà endoloris, tremblent sans qu’il puisse les maîtriser, et ses tempes bourdonnent au rythme de son cœur, beaucoup trop rapide à son goût. Il ferme les yeux. Peut-être que l’immeuble cessera de tourner. Il lui semble qu’il est là depuis plusieurs heures, à vrai dire il est bien incapable de mesurer le temps qu’il a déjà passé sur cette minuscule corniche, offert au vent et au soleil qui commence à lui cramer le visage. Thomas tente de se concentrer sur ce monde d’en-haut où tout semble plus tranquille, mise à part ce soleil mordant et cette irrésistible envie de plonger vers le sol qui lui tend les bras. Une crampe menace tout doucement dans sa jambe droite, mais ce n’est pas le moment de jouer les funambules, même si l’envie de soulager ses muscles par un périlleux changement de position le taraude. Thomas étire lentement sa jambe en prenant soin de ne pas rompre le contact de sa peau avec le béton froid.

A nouveau il sent son cœur s’emballer et son cerveau s’éparpiller en milliards de morceaux. Impossible de rassembler ses idées, il se sent happé par le vide et il a beau lutter, il comprend que d’un moment à l’autre, la peur qui lui ronge le ventre va le précipiter dans une chute sans fin. C’est incompréhensible. Ubuesque. C’est comme si le plongeon était la seule option possible pour se sortir de cette situation improbable, même s’il sait que l’issue est inéluctable. Thomas secoue la tête comme pour chasser de son esprit la fatale idée mais ne fait qu’accentuer le vertige qui lui retourne la tête et les sens. Dans un mouvement brusque il ouvre les bras et plaque ses mains contre le mur, ses paumes ancrées dans le béton. Avec les pans de sa veste qui volent, il ressemble à un grand oiseau qui se serait écrasé contre un immeuble non prévu sur son plan de vol.

 Ses yeux commencent à se brouiller sans qu’il puisse retenir les larmes qui les envahissent. Tout ça n’est qu’un immonde cauchemar. C’est ça. Il doit être en train de dormir et lorsqu’il se réveillera, en sécurité dans son lit, il en rigolera pendant des heures, jusqu’au bureau où il racontera à ses collègues hilares comment il a vécu, le temps d’un rêve, dans la peau d’un super héros. Mais le contact froid de ses doigts sur le mur le ramène à la réalité : il est bel et bien en suspens, à vingt-huit étages au-dessus du sol. Comment est-ce que cela a pu arriver ? Tout s’est passé si vite.

Huit heures environ. Un café vite avalé qu’il regrette aussitôt. Juste après le dentifrice, le goût est vraiment immonde. La télé crache quelques infos sans que Thomas n’y prête attention, il est bien trop en retard pour ça. Pourtant, au moment où il arrache sa veste du porte-manteau il s’arrête un instant, fixe l’écran. Un battement de cœur un peu plus fort que les autres le surprend. 17. 42. 45. 23. 4. Son jour de naissance. L’année de naissance de son père. L’année de naissance de sa mère. Le jour de sa rencontre avec Emilie. Son mois de naissance. Ils y sont tous. Numéro complémentaire, le 3. C’est son chiffre porte bonheur. Thomas reste un instant immobile devant l’écran, retient son souffle, peut-être dans l’espoir de vérifier qu’il n’est pas en train de rêver, puis à l’explosion de ses poumons, réalise enfin.

Thomas est millionnaire. Cinq ans qu’il joue les mêmes numéros, machinalement, chaque semaine. Il y a bien longtemps qu’il a oublié à quoi ces numéros correspondent, et là, en une fraction de seconde, Thomas se souvient qu’il s’était juré de ne jamais en changer, et qu’il jouerait les mêmes numéros, semaine après semaine, parce qu’il savait que les chances de gagner étaient plus importantes comme ça. Son jour de naissance. L’année de naissance de son père. L’année de naissance de sa mère. Le jour de sa rencontre avec Emilie. Son mois de naissance. Des dates qu’on n’oublie pas. Pas forcément dans cet ordre, mais aujourd’hui ils y sont tous.

Il se précipite vers la cuisine, se cogne violemment la hanche sur la console mais il ne ressent aucune douleur. Aujourd’hui, Thomas débute sa nouvelle vie, et plus rien ne pourra gâcher ça. Où est ce maudit ticket ? Sur la porte du frigo, sous le magnet représentant Tower Bridge. Comme toutes les semaines. Thomas avance une main tremblante vers son trésor. Soulève le magnet. Dans un sublime ralenti le ticket s’envole au-dessus de lui et décrit une courbe virevoltante telle une danseuse classique aérienne et gracieuse. Thomas est fasciné par la légèreté du papier glacé qui semble en suspens dans les airs, c’est un peu comme au cinéma, lorsque la caméra fait un gros plan sur l’objet du désir tandis que le héro, subjugué, reste bouche bée, mais surtout très beau. Thomas n’est pas spécialement beau en cet instant mais subjugué, ça, oui, et c’est dans un flou artistique total qu’il regarde le ticket se diriger vers la fenêtre ouverte, sans pour autant réagir.

Le billet a atteint le rebord et s’y est collé lorsque Thomas sort enfin de sa léthargie et plonge vers son destin. Le bout de son ongle se pose sur le bout du ticket frémissant sous les secousses du vent. Un ridicule bras de fer s’engage entre les éléments et le bout d’ongle qui finit par céder, laissant Thomas affalé sur la table de la cuisine. Dans un élan désespéré il passe la tête, puis le torse au dehors. Son destin est là, plaqué par le vent sur le mur de béton, à juste quelques centimètres. Sans jamais le quitter des yeux, Thomas ne réfléchit pas et s’agrippe au rebord pour s’extirper un peu plus. Il tend la main. Juste quelques centimètres. Il hésite. Combien a-t-il gagné déjà ? Il sort la jambe gauche, la pose prudemment sur la corniche, plutôt large à cet endroit de l’immeuble, presque un balcon avorté, mais sans barrières autour. Il n’a toujours pas détaché les yeux du ticket, comme s’il pouvait, par la pensée, l’obliger à ne pas bouger. Il n’est visiblement pas un hypnotiseur doué, car le billet recule de quelques centimètres supplémentaires. Thomas passe la jambe droite et se plaque aussitôt contre le mur. Qu’est ce qu’il ne faut pas faire, pour être millionnaire.     

Il doit être midi pour que le soleil soit aussi haut. Thomas tente de protéger ses yeux des rayons agressifs mais le moindre mouvement menace son équilibre. Des sueurs froides le font trembler malgré la chaleur. Il est secoué de spasmes, ça doit être nerveux. Soudain, il a très envie de rire. Il aimerait pouvoir sortir de son corps et pouvoir observer la scène d’un œil extérieur. Il doit avoir l’air malin. Un mec en costard coincé sur une corniche. Heureusement qu’il n’a pas mis de cravate, c’est déjà ça.

Très lentement il tourne la tête vers la fenêtre. Un coup de vent l’a violemment refermée juste après qu’il ait posé le second pied, mais peut-être qu’elle s’est juste reposée sans pour autant être bloquée. S’il peut s’approcher et la pousser…mais les deux mètres qui le séparent de la fenêtre lui paraissent démesurément loin. Sous son crâne la tempête fait rage, et en pleine houle, ses idées refusent de se stabiliser. Respire. Une petite voix intérieure l’incite à se calmer avant de prendre la moindre décision, encore faut-il que son corps obéisse. Le souffle saccadé, il est incapable de retrouver une respiration normale. C’est une véritable lutte contre lui-même. D’un côté son cerveau qui fait ce qu’il peut pour analyser la situation et éventuellement trouver une solution, d’un autre son corps qui semble vouloir lâcher prise.

Thomas lance un rapide coup d’œil plus bas. Une grande lassitude s’empare soudain de lui, comme une brume de découragement qui l’enveloppe sournoisement. Finalement le plus simple serait de faire le grand saut, et tout serait terminé, mais l’instinct de survie est quand même le plus fort, et au moment où il sent son pied déraper vers le vide, il sait que son heure n’est pas encore venue et qu’il va rester là le temps qu’il faudra. En revanche ça serait bien, s’il arrêtait de se parler à lui-même, ça le rassurerait sur sa capacité à garder son esprit sain.

Thomas se force à régulariser son souffle, et finit par retrouver un rythme cardiaque à peu près normal, si ce n’est quelques battements un peu forts parfois, petite arythmie bien compréhensible, se dit-il. Il sent que le sol l’attire encore, mais l’attraction semble moins forte maintenant. Il va finir par s’habituer, et peut-être même apprécier cette sensation étrange de flottement de son corps au-dessus du vide. En fait c’est presque grisant d’être là. Il se sent supérieur à tous ces petits êtres qui s’affairent en bas. Il est supérieur. De vingt-huit étages. Environ quatre vingt quatre mètres, d’après ses calculs. C’est plutôt pas mal pour un homme, de côtoyer les oiseaux. Et moins risqué que de vouloir atteindre le soleil, comme ce con d’Icare.

Oui, Thomas se sent soudain exceptionnel. Il est là, épouvantail humain scotché à son mur, et il ne ressent plus la peur, à force de l’absorber. Il se sent fort, presque invincible. Peut-être même qu’il arriverait en bas sain et sauf, si l’envie lui prenait de tester. Respire. Sa voix intérieure est dérangeante à force. Qu’elle le laisse tranquille, d’ailleurs elle n’a rien à lui ordonner, ni même à lui conseiller, il est doté d’un pouvoir à présent. Respire. Bon, d’accord. Thomas ferme les yeux et prend une grande inspiration, puis recommence jusqu’à ce que sa tête tourne à nouveau, comme tout à l’heure. Alors il est toujours là, ce vertige.

Elle est toujours là cette peur qui le cloue au béton alors que ses muscles n’en peuvent plus de rester immobiles. Le cerveau est un odieux compagnon, sournois et facétieux. Il se laisse manipuler, change de direction au gré du vent et conduit à de mauvaises conclusions. Le corps, lui, n’obéit qu’à ses sensations, et Thomas se dit qu’il ferait mieux de les prendre en compte rapidement, s’il ne veut pas devenir fou. La peur n’est pas si négative, en fin de compte, parce qu’elle permet de rester en vie.

Thomas se dit qu’il va crever ici, comme un pauvre oiseau atterri par erreur sur un rocher mazouté, incapable de repartir, seul et terrorisé. Mais millionnaire. N’est-ce pas méchamment drôle ? Il imagine les titres des journaux. Un homme ne supporte pas sa nouvelle condition de millionnaire et se jette de 28 étages !  Pathétique. Il y a quelques heures, lorsqu’il a mis le pied hors de son nid sécurisé, il était mu par la possibilité d’avoir une autre vie, par la fièvre des petites coupures qu’il imaginait déjà sur son compte en banque, et toute sa raison s’était évanouie. Mais depuis que le ticket gagnant s’est définitivement envolé vers d’autres cieux, il est terrassé par la peur, réalisant soudain le danger. C’est fou ce que l’adrénaline peut provoquer. Une décharge d’espoir, de courage et de folie, puis soudain plus rien, l’abattement, le vide, la lâcheté face à un destin qu’on découvre finalement moins attrayant.

Thomas prend une grande inspiration. Sa vie ne vaut-elle pas plus, beaucoup plus que ce ticket ? N’est-ce pas la plus évidente, la plus efficace des motivations ? Thomas s’agrippe aux rebords irréguliers du béton et glisse son pied vers la gauche. Deux mètres. Ce n’est pas si difficile, puisqu’il l’a fait tout à l’heure, dans l’autre sens. Centimètre par centimètre, il se coule le long de la façade, scandant dans sa tête un encouragement auquel il ne croit pas vraiment, mais qui a le mérite de remplir ses pensées d’autres choses que l’envie de regarder en bas. Ses doigts s’ancrent dans le mur, s’y accrochent comme un aimant. Il peut en sentir chaque défaut, la moindre microfissure, et se dit qu’il aime le contact de sa peau avec le matériau rugueux. Il l’aime au point de ne jamais vouloir rompre cette sensation de fusion avec le mortier et il le caresse avec force, comme s’il voulait y laisser son empreinte. Il pense à Emilie et se dit qu’il aimerait, à cet instant, laisser l’empreinte de sa paume sur sa peau. Se raccrocher aux personnes qu’on aime. Voilà une bonne motivation. Plus qu’un mètre, peut-être même moins. Sa tête tourne comme un manège sans fin. L’aspiration du vide est si forte qu’il doit stopper plusieurs minutes pour reprendre ses esprits. Il a l’impression que des bras invisibles l’attirent inexorablement mais la sensation n’est pas si désagréable, s’il n’imaginait pas le bruit de ses os se briser en touchant le sol.  Il se fond dans le mur, immobile, respirant à peine, les paumes toujours plaquées avec avidité, comme se doit de faire le bon amant qu’il est. Il y est presque, ce n’est pas le moment de flancher. Il glisse à nouveau de quelques centimètres et allonge le bras vers la fenêtre. Il peut presque la toucher, sent son cœur battre à tout rompre, et espère qu’il ne va pas faire un arrêt maintenant. Il part dans un rire nerveux. Quelle histoire de dingue ! Personne ne voudra le croire lorsqu’il racontera ça à ses amis, enfin, s’il les revoit un jour. Il finit par atteindre la fenêtre, pousse sur la vitre qui cède aussitôt.

Un immense soupir de soulagement vient lui soulever la poitrine. Il s’agrippe au PVC et se hisse enfin à l’intérieur. Thomas s’écroule lourdement sur la table, s’arrachant au passage quelques centimètres de peau mais il s’en fiche totalement, plus rien n’a d’importance à présent que son corps allongé sur cette table, à l’horizontal, position bien plus normale et sécuritaire que sa vertigineuse verticale. Thomas éclate de rire, mais ce sont bien des larmes qui viennent inonder ses joues rougies par le soleil. Des larmes de joie, de rage, de peur, ça il l’ignore mais il se sent plutôt bien là, dans cette situation qui, pour n’importe quel œil extérieur paraitrait pourtant incongrue. Son corps est secoué de longs spasmes entrecoupés de sanglots mais il se sent bien, et ses muscles ankylosés commencent à se détendre. Il ne sera pas millionnaire mais il est vivant, et la vie n’a pas de prix, se dit-il.

Reprenant lentement ses esprits, Thomas finit par se relever, se masse les tempes et la nuque. La dose d’adrénaline qu’il a sécrétée mettra sûrement plusieurs heures à se dissiper, d’ailleurs il tremble encore, et les sueurs froides qui lui enveloppent le corps n’arrangent rien. Il sent son pouls s’accélérer, alors qu’il devrait pourtant se calmer. Ce n’est pas le moment de faire un arrêt cardiaque, tiens, après tout ce qu’il a enduré, ça serait tout de même un comble. Thomas tente de réguler son souffle, mais les battements de son cœur tambourinent encore plus vite dans sa poitrine qui se déchire et lorsqu’il pose la main sur son torse, il lui semble pouvoir toucher son cœur au-travers du tissu de sa chemise, au-travers de sa peau, de sa chair, de sa cage thoracique qui implose. Il se laisse choir lourdement sur le bord de la table, comme s’il venait d’essuyer un tir de balles. Bouche bée, hagard, son regard se fixe sur le frigo, où un billet de loto trône fièrement, sous un magnet représentant le Golden Gate. Il doit plisser les yeux pour y déchiffrer la date de la semaine en cours, et se maudit de ne pas être assez rigoureux pour remplacer chaque semaine le billet périmé. Dans sa poitrine quelque chose se brise et une douleur inouïe s’étendant dans sa poitrine le terrasse. Thomas s’écroule sur le carrelage.

Le bruit de sa tête contre le sol n’était pas exactement celui auquel il pensait.



26/05/2015
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