Les chroniques de Loly

Les chroniques de Loly

Gourmandise

Une histoire pour rire...pour se remettre des agapes du week-end...

 

 

Pistache et Câline étaient deux petites souris plutôt coquines, et surtout très gourmandes.

Elles vivaient derrière un vieux meuble en bois, bien cachées du géant qui vivait là, dans leur maison. Cet immense habitant leur faisait un peu peur, mais elles avaient pris l’habitude de ne sortir que rarement, pour éviter de le croiser au détour d’un pied de canapé, ce qui pouvait s’avérer très dangereux, étant donné le manque de vigilance certain de leur hôte. En effet le géant passait ses journées à arpenter le salon en déclamant des tirades pour lui-même, faisant de grands gestes parfois, comme s’il était au théâtre, et Pistache et Câline se demandaient souvent s’il n’était pas un peu fou, en tout cas, il en avait l’air. Mais cela les amusait, malgré leur crainte, de le voir ainsi tourner en rond, psalmodier, rire aussi.

Il avait souvent une plume à la main, et de temps en temps, comme s’il avait été frappé par la foudre, il stoppait net au beau milieu du salon puis se hâtait de rejoindre une autre pièce, plus petite, dans laquelle se trouvait une multitude de livres et de manuscrits. L’homme s’y installait souvent pour écrire, et les petites souris aimaient le regarder faire, parce que dans ces moments là, tout était tranquille dans la maison. Seul le frottement de la plume contre le papier jaune troublait alors le silence, et c’était un son qu’elles trouvaient agréable, un peu hypnotisant, et surtout rassurant.

Quand le géant était affairé à son bureau, elles n’avaient rien à craindre de lui. Il était si concentré qu’il ne les voyait même pas, juchées sur l’étagère, juste au-dessus de sa tête. Pistache et Câline faisaient cela depuis longtemps, et pendant toutes ces heures passées à contempler le géant, elles avaient fait ce qu’aucune souris avant elles, n’avait réussi à faire, une chose si extraordinaire qu’elles même n’en revenaient pas, parce qu’elles avaient bien conscience que c’était là quelque chose qui ne s’était jamais fait auparavant : elles avaient appris à lire.

Il écrivait plutôt bien, le géant. Des histoires d’animaux, avec de jolies phrases qui se terminaient par le même son. En général, les textes se finissaient toujours par une conclusion assez humoristique, un peu moralisatrice parfois, mais elles avaient aussi appris à lire entre les lignes. Elles avaient fini par déchiffrer la signature de l’homme. Il s’appelait Jean de la Fontaine, et même si elles gardaient toujours leurs distances, elles avaient fini par l’aimer, le bonhomme, parce qu’il leur laissait bien plus que des petits morceaux de nourriture ici et là, par négligence.

Il leur mettait un trésor à portée de main : plus que le fromage ou les légumes, Pistache et Câline étaient friandes de lecture, et lorsque l’homme allait se coucher, elles descendaient le long de l’étagère, parcouraient prudemment le bureau dans toute sa longueur et, de la pointe de leurs pattes, leurs petits yeux écarquillés, se délectaient des écritures couchées sur le papier craquant. Oui, la lecture était devenue pour elles leur plus grande gourmandise, et elles ne pouvaient plus s‘en passer, à tel point que même le jour, elles étaient submergées d’une irrépressible envie d’aller dévorer quelques chapitres, même si elles savaient qu’elles prendraient des risques. Le soir venu, la frénésie de lire était encore plus envahissante. Elle leur tordait le ventre, les faisait saliver. L’impatience de connaître la suite, de se replonger dans un récit fantastique, d’aller à la rencontre de ces personnages hauts en couleurs et plein d’esprit tels que le corbeau, ou le lion, c’était presque cruel de devoir attendre que le frottement de la plume cesse, et que Monsieur de la Fontaine regagne sa couche, enfin.

Un matin, alors que le soleil commençait tout juste à poindre, Pistache et Câline entendirent beaucoup de bruit dans la cuisine. Monsieur de la Fontaine était visiblement très occupé. Des montagnes de malles et de valises s’amoncelaient dans le couloir, et il paraissait très agité. Des hommes arrivèrent. Les deux souris se cachèrent aussitôt. Elles avaient l’habitude du géant, mais ceux là étaient particulièrement remuants. Ils allaient et venaient en hurlant, entraient par la cuisine, sortaient par le salon dans une noria étourdissante.

Bientôt le couloir fut vide, et soudain…le silence. Total. Pesant. Inquiétant. Pistache et Câline se regardèrent, un peu interdites, sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Puis la lumière inonda le salon et les deux amies oublièrent le fracas. Elles se mirent à la recherche d’un peu de nourriture, mais ne trouvèrent qu’un vieux morceau de pain qui trainait sur le sol. Pas très appétissant, mais c’était tout ce qu’il y avait. Bah, elles se dirent que Monsieur de la Fontaine rentrerait bientôt, et qu’il laisserait bien tomber quelques miettes de son repas, comme toujours, il est si maladroit. Mais le soir tomba, et leur hôte ne revint pas. Un peu tristes, les deux petites souris se blottirent l’une contre l’autre, ne sachant que dire, et n’osant pas rompre le silence qui avait plané sur la maison toute la maison, et semblait plus pénible la nuit tombée. Elles étaient incapables de dire si c’était la faim qui les tenaillait le plus, ou leur appétit de lecture inassouvi. C’était la première fois qu’elles se retrouvaient seules, et elles espéraient que cela ne durerait pas.

Mais il semble bien que le Dieu des petites souris ne les ait pas entendues, parce qu’au bout d’une semaine, Monsieur de la Fontaine n’était toujours pas revenu. Accablées de tristesse, affamées et perdues, Pistache et Câline erraient comme deux âmes en peine. Elles avaient fouillé le moindre recoin de la maison, mais n’avaient trouvé qu’un bout de carotte toute fripée et une noix sèche. Pas de quoi faire un festin, ni apaiser l’angoisse qui leur taraudait le ventre.

Désespérées, elles décidèrent de quitter la maison, après tout, il n’y avait plus rien ici pour les retenir. Un matin elles prirent leur courage à deux pattes et sortirent sous une pluie battante. Juste en face de la maison se tenait un petit bâtiment qui autrefois avait servi d’écurie, mais il y avait bien longtemps qu’aucun cheval n’en avait foulé le sol. Cependant, avec un peu de chance, elles y trouveraient un peu de graines, histoire de les caler un peu.

La route fut longue jusqu’au bâtiment. Pour des petites souris, dix mètres peuvent en paraître mille. Epuisées et à bout de souffle, elles arrivèrent à l’ancienne écurie et se glissèrent aussitôt dans une minuscule brèche sous la porte. Elles s’arrêtèrent net, émerveillées. Des centaines de livres recouvraient les murs de la bâtisse, tous plus beaux les uns que les autres, colorés, attirants, terriblement attirants.  Pistache et Câline échangèrent un regard étrange. Une petite lueur brillait dans celui de Câline, un peu comme lorsqu’on a de la fièvre. Leur friandise préférée s’étalait sous leurs yeux, et des centaines de festins délicieux étaient là, à portée de main. Les deux souris se regardèrent à nouveau, hésitèrent, puis se ruèrent vers les livres et commencèrent à les dévorer. Littéralement. Leurs petites dents acérées déchiquetaient le papier, arrachaient les reliures, tandis que des milliers de confettis voletaient. Un véritable carnage !  

Pistache et Câline dévorèrent et dévorèrent encore, elles ne pouvaient plus s’arrêter. Au fur et à mesure de leur banquet, leur ventre s’arrondissait à vue d’œil, mais elles ne s’arrêtèrent pas pour autant, c’était bien trop délicieux. Après sept jours passés à errer dans une maison vide sans rien trouver d’autre que de la nourriture périmée, elles avaient bien l’intention de se repaître jusqu’à ce que la peau de leur ventre ne le permette plus. Ce qui finit par arriver au petit matin suivant. Pistache et Câline s’étalaient, gonflées et un peu nauséeuses, sur le sol poussiéreux du bâtiment, sous les rayons du soleil de printemps. Elles avaient massacré l’intégralité de la bibliothèque et se sentaient plus que repues.

Tandis qu’elles peinaient à se relever, à cause de leur ventre rebondi, un bruit de chevaux les fit sursauter. Elles eurent du mal à atteindre la fenêtre ; elles avaient dû prendre au moins cent grammes !, mais finirent par distinguer, au dehors, une voiture attelée qui ressemblait fort à celle qui avait emmené Monsieur de la Fontaine loin d’ici, l’autre jour. Elles observèrent longuement au-dehors, puis virent en effet que l’homme était revenu.

Une immense joie les submergea. Enfin elles allaient pouvoir à nouveau entendre le doux bruit du frottement de la plume, et aussi ramasser un peu de repas bien mérité. Mais tout ne se passa pas comme prévu…lorsqu’elles entendirent la porte du bâtiment s’ouvrir en grinçant, elles surent aussitôt que Monsieur de la Fontaine ne partageait pas leur joie de se retrouver réunis. Il poussa un hurlement, se rua sur les livres dont il ne restait plus que de minuscules morceaux éparpillés, et hurla encore, implora même Dieu de le sortir de ce cauchemar, gesticulant et pleurant, il vociféra à en faire trembler les murs que sa vie était ruinée, fichue, détruite.  Pistache et Câline frissonnèrent. Apparemment, elles avaient fait une bêtise.

C’est très étrange, de voir un géant pleurer. Pour Pistache et Câline, c’était même très dérangeant. Elles avaient bien compris qu’elles étaient la cause de sa grande tristesse, et ne savaient que faire pour le consoler. Elles avaient bien essayé de lui laisser des petits bouts de pain, sur le bureau, pour qu’il puisse reprendre des forces, parce qu’il avait cessé de manger depuis qu’il avait découvert le massacre de la bibliothèque, mais il ne les avait même pas vus. Il pleurait à longueur de journée, bruyamment, et les deux souris avaient peur qu’à force, il ne se noie.

Ce fut Pistache qui, un matin, eut l’idée de génie. Les deux amies étaient décidément extraordinaires, déjà parce qu’elles savaient lire, mais aussi parce qu’elles avaient appris à écrire. Ce n’était pas facile pour elles de tenir une plume, mais elles y arrivaient si elles se concentraient. Alors très prudemment, elles attendirent que Monsieur de la Fontaine cesse de renifler, s’approchèrent de lui et lorsqu’il fur endormi, la tête entre ses bras croisés, elles prirent la plume blanche qui trainait, sèche, sur le bureau, la trempèrent longuement dans l’encre bleue, et sans faire de bruit, le plus délicatement possible, calligraphièrent le premier mot de la fable qu’elles avaient mangé en premier.

Elles ne s’arrêtèrent qu’au matin, épuisées mais soulagées. Elles n’étaient pas si bêtes. Avant de dévorer chaque livre elles avaient pris soin d’en parcourir les jolies phrases, riches et appétissantes, et elles pouvaient à présent les retranscrire dans le moindre détail, sans plus d’effort qu’elles n’en avaient fait pour les avaler. Lorsque Câline reposa doucement la plume sur le bureau, elle vit que sa comparse était immobile, comme pétrifiée, le regard fixe droit devant elle. La petite rongeuse tourna la tête et vit qu’une paire d’yeux tout ronds les observait. Ils étaient gigantesques, ces yeux, mais remplis de douceur et sans aucune animosité. Le géant souriait, même. Il approcha lentement sa main des deux souris qui ne cherchèrent pas à s’enfuir. Très doucement, il caressa Câline avec le bout de son doigt, ce qui la fit rire, parce qu’elle était très chatouilleuse.

« Et bien, je vois que j’ai trouvé une aide inespérée. Il faut que je récompense mes deux nouvelles amies pour le travail accompli » dit-il. Il se leva, déposa délicatement les petites souris sur le bureau, partit en direction de la cuisine pour en revenir quelques secondes plus tard avec le plus énorme morceau de fromage que Pistache et Câline aient jamais vu de leur vie de souris. Elles allaient se ruer vers la montagne de fromage mais stoppèrent aussitôt leur élan.

Echangeant un regard complice, elles se dirigèrent en dandinant vers leur nouveau festin mais celui-là, le dégustèrent en se jurant de ne plus jamais confondre gourmandise et  gloutonnerie.

 

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15/06/2015
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