Les chroniques de Loly

Les chroniques de Loly

Mots pour maux

Chère Lucie,

 

J’ai décidé de t’écrire parce que je sais bien que dire ces choses-là les yeux dans les yeux, ça n’est jamais facile, et je sais à quel point ta pudeur en serait malmenée.

L’autre jour, lorsque nous nous sommes rencontrées à la sortie de l’école, tu m’as dit que tout allait bien, et qu’il n’y avait rien de neuf dans ta vie. J’aurais pu faire semblant d’y croire, si je n’avais pas décelé dans tes yeux cette petite lueur vacillante qui m’a rappelé que moi aussi, à une époque, je faisais semblant d’être heureuse, et que j’espérais que quelqu’un, un jour, comprenne que derrière mon sourire se cachait une peine indicible. J’aurais donné n’importe quoi pour qu’on m’autorise à exprimer ma douleur, mais j’ai compris très tard que j’étais la seule à pouvoir me donner cette liberté.

Alors tu vois, ce jour là, quand nos regards se sont croisés et que le tien est resté un instant en suspens entre deux mondes, j’ai espéré que tu me dises ce que tu avais sur le cœur, ou plutôt, dans le corps.

Il y a des mots qui sont difficiles à extirper de soi. Cancer en fait partie, je ne le sais que trop bien. Mais il y a une chose que tu dois savoir et ne jamais oublier, c’est que ce que tu considères comme un mal inavouable qu’il vaut mieux taire n’est pas un mauvais choix que tu aurais fait mais bien un événement de plus qui vient s’accrocher à ton parcours de vie, sans que tu n’aies rien demandé. Pourquoi vouloir le cacher ? Il fait partie de toi à présent, et tu n’as pas à te sentir honteuse d’exprimer ton mal-être ou ta colère.

Tu sais, moi aussi j’ai tenté de l’enfouir très profondément en moi, et j’ai fait tous les efforts du monde pour que personne n’ait jamais à me faire remarquer que j’avais l’air triste ou fatiguée. J’ai continué à faire toutes les tâches que j’effectuais avant la maladie, j’ai très vite fait l’acquisition d’une perruque, même avant que la chimio ne commette ses outrages, pour qu’on ne puisse pas faire la différence, et je n’ai jamais cessé de sourire et de dire que j’allais bien, en tout cas, aux gens que je rencontrais sur ma route. C’est le soir, lorsque j’étais seule, une fois les enfants couchés et mon mari affairé à une quelconque bricole qui nécessitait qu’il parte de la maison, que la réalité me revenait en pleine face. C’était comme une confrontation avec un miroir : j’étais en guerre avec moi-même. Le combat est sans issue. J’étais épuisée, j’avais mal, et je ne rêvais que d’une chose : hurler ma peine. Mais je l’ai tue comme tu l’as fait avec moi, devant l’école, et comme tu le fais sans doute tous les jours, avec tout le monde, mais surtout avec toi-même.

Je sais bien pourquoi tu le fais. Cette peur de déranger, elle est omniprésente. C’est vrai, il n’est pas facile de se dévoiler et de montrer ses faiblesses, mais les exprimer ne fait pas de toi quelqu’un de mauvais, au contraire. Nos émotions, même celles qu’on pense négatives, font de nous les êtres que nous sommes, et nous font grandir, de même que nos fêlures et nos cicatrices sont les vestiges de nos combats. Sois en fière. Extérioriser ton ressenti permet aux gens qui t’entourent de te connaître et de te comprendre. Accorde-toi le droit d’avoir mal, Lucie, et de le dire. Ce n’est pas te plaindre, c’est juste t’exprimer. Et c’est un droit fondamental de l’homme, que de pouvoir s’exprimer. C’est aussi nécessaire si l’on veut être en accord avec soi-même, avec son corps, et avec son âme. Tu ne peux pas enfermer tes sentiments et tes sensations dans un silence éternel. Ton corps les extériorisera un jour, de toute façon. Les maux expriment ce que les mots ne disent pas.

Il n’y a aucun mal à avouer que la maladie nous affaiblit, c’est la vérité, et si elle déplaît à certains, c’est parce qu’elle est cruelle. Encore une fois, je comprends ton hésitation, mais ne crois pas que la maladie nous rende égoïste, elle ne fait que nous ouvrir les yeux et nous permettre de réaliser quelques erreurs qu’on commet par amour, par négligence ou par fierté. Tu vas avoir beaucoup d’étapes à franchir. Je crois deviner que tu viens de commencer ton traitement, j’ai vu que tes cheveux étaient déjà plus fins. Tu vas très vite les perdre, et plonger dans un gouffre où se mêleront sentiment d’injustice, colère, honte et tristesse. Le cancer atteint l’image et la féminité. Il attaque le corps mais aussi le moral, la vie sociale, l’humeur et la vie quotidienne. Si tu ne prends pas soin de toi, c’est un véritable raz-de-marée qui va te submerger. Pour combattre il faut prendre des forces, et tu peux les trouver auprès des gens que tu aimes, mais surtout en toi, dans tes tripes, là où tu caches ta volonté de survivre. Avant de penser à ménager la petite vie des autres, pense à toi et à ce qui peut te faire du bien. Sur le principe, c’est tout à fait louable de ne pas vouloir mêler les autres à ton malheur, mais en faisant taire tes douleurs, tu ne fais que les concentrer sur toi. Balaye-les ! Même s’il faut pour ça éclabousser un peu quelques personnes qui passeront par là. Certains ne réagiront pas, tu dois t’y préparer.

La maladie, quelle qu’elle soit, fait peur. Tu ne dois pas en vouloir à ceux qui te tournent le dos, ou font semblant de ne pas comprendre. Le cancer, dans sa violence, les ramène à leur propre réalité : nous sommes tous vulnérables. Fermer les yeux c’est une façon de se protéger. D’autres montreront de l’empathie, et même plus qu’il n’en faut. Ils seront compatissant, et surtout très envahissant, comme le cancer lui-même, et leur présence te paraitra parfois insupportable. Mais nécessaire. Ne refuse pas leur regard plein de pitié. Ils souffrent aussi de te voir malheureuse et ne savent tout simplement pas comment l’exprimer. Tu vois, en fait, ils sont comme toi. Et puis il y a ceux qui seront là, à tes côtés, tout simplement. Ces personnes qui ne te demanderont pas comment tu vas parce qu’ils le savent, mais qui aimeraient, de temps en temps, que tu arrives à lâcher prise et à le dire de toi-même. Des personnes qui feront le ménage à ta place lorsque tu seras fatiguée, et t’inciteront à le faire lorsqu’ils sentiront que tu veux baisser les bras. Des personnes qui peuvent aussi bien rire avec toi que pleurer quand il le faudra. Ce seront tes murs porteurs. J’aimerais en faire partie, si tu le veux. Je sais qu’on ne se connait pas bien, nous ne sommes que voisines après tout, mais certaines épreuves de vie rassemblent, ne les laissent pas t’isoler justement. Ma chère Lucie, je suis passée par là, et j’aimerais te dire que la vie peut être belle quand on la prend avec sérénité. C’est possible, crois-moi, mais pour ça il faut d’abord en accepter les tortueux méandres, parce qu’elle n’est pas un long fleuve tranquille, ça, c’est du cinéma. J’ai déjà fait ce parcours, je peux te montrer quelques petits bouts du chemin, même si la destination finale n’appartient qu’à toi.

J’allais oublier une chose pourtant essentielle. Bientôt tu auras tant de peine à te reconnaître que même le miroir en sera surpris. Les épreuves nous changent, parce qu’elles nous font grandir, mais ne laisse personne te dire que celle-là altère ta beauté, c’est faux, la beauté n’est pas seulement ce qu’on en voit et tu seras toujours la même, au fond, mais avec une beauté différente : celle d’une guerrière.  

L.

 

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04/05/2015
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