les ailes du désir, les chroniques de Loly

les ailes du désir, les chroniques de Loly

Nouvelle

Marche ou rêve

 

Le large chemin qui, tout à l'heure, longeait le bord de l'eau s'en était maintenant franchement écarté et s'était changé en un sentier serpentant entre les buissons épineux. Fallait-il continuer ? Rebrousser chemin ?

 

Léa secoua la tête, comme si cela allait l’aider à rassembler ses idées. Une longue expiration lui arracha un sanglot de la poitrine. Elle avait mal, et elle était désorientée. Sa nuque était douloureuse. A vrai dire, tout son corps l’était, mais ce n’était rien comparé au tonnerre qui tambourinait dans sa tête. Il lui fallait réfléchir, mais la moindre tentative se soldait par un éclair qui lui vrillait le crâne. Léa, abattue, s’assit sur le sol sec et inconfortable, mais elle n’était plus à ça près.

 

Se souvenir.

 

Deux heures plus tôt, Léa conduisait sa voiture flambant neuve le long de la côte basque. Peu après les plages de Socoa, elle s’était rendue compte que la berline noire à quelques mètres derrière elle, la suivait depuis un moment déjà. Simple coïncidence, après tout, l’été, bon nombre de touristes empruntaient cette route avec vue imprenable sur l’Atlantique. Léa aimait tellement cet endroit ; il lui rappelait les balades qu’elle faisait le dimanche avec ses parents, du temps où tout était plus simple. Du temps où ses parents étaient toujours vivants. Rouler le long de la côte lui provoquait toujours une forte émotion, un mélange d’euphorie et de spleen, et c’était plutôt grisant. 

 

Perdue dans ses pensées, elle avait presque oublié la berline lorsque le choc la propulsa sur l’airbag, enserrant au passage sa poitrine dans une ceinture assassine. A peine dix secondes plus tard, elle sentait la voiture aspirée par le vide et Léa hurlait sa terreur à plein poumons.

 

Ouvrir les yeux.

 

Une douleur vive la transperça à l’instant où elle tenta de se dégager du tentacule qui bloquait sa poitrine, l’étouffant presque. Le pare-brise avait volé en éclats, et des dizaines de fragments lui entaillaient le visage et les mains. Léa gonfla ses poumons et tenta d’expulser sa douleur dans un hurlement salvateur, mais aucun son ne sortit de sa bouche, comme si des mains invisibles lui enserraient la gorge. Elle avait le souffle court, et chaque inspiration lui déchirait la cage thoracique. Autour d’elle l’espace semblait distordu. La voiture n’était plus qu’un amas de métal dont chaque morceau devenait menaçant. Léa se mit à sangloter. Ce chaos de matière allait lui servir de tombeau. Elle pressa le loquet de la ceinture, et contre toute attente, elle sentit son étreinte se desserrer doucement. L’habitacle était tellement déformé que Léa mit quelques instants à comprendre que la voiture était couchée sur le toit ; l’attraction terrestre faisant le reste, Léa glissa vers ce qui était désormais le plancher.

 

Elle se contorsionna afin de dégager sa jambe, coincée entre le siège et le volant, et malgré la douleur finit par y arriver. Elle s’accorda une poignée de secondes pour récupérer de son effort et s’autorisa même quelques larmes. La chaleur sur ses joues avait un côté apaisant, autant que la dose d’endorphine qui lui anesthésiait doucement les muscles. Léa entreprit de ramper vers la portière. Malgré la tôle déformée, la vitre brisée laissait suffisamment d’espace pour sortir de cet enfer métallique. Elle se fichait désormais des éclats de verre qui lui lacéraient la peau et de la douleur qui lui mettait le cerveau en vrac, Léa n’était mue que par un instinct de survie plus fort que tout.

 

Elle tira de toutes ses forces sur ses bras pour s’extirper de la carcasse fumante et atterrit brutalement sur le sol. La dureté de la roche lui fit un électrochoc et ranima ses dernières forces. Léa prit une immense bouffée d’air. Elle se sentait libérée du poids de la peur. Elle se mit à rire ; ses nerfs lâchaient, visiblement, mais elle se sentait bien. Un peu étourdie, elle se remit sur pieds et déambula un instant autour de sa voiture, réduite à un cube difforme, puis, après avoir jeté un coup d’œil circulaire, se mit en marche vers le chemin qui arpentait un cours d’eau, probablement une petite échappée de l’océan voisin.

 

Elle sentait son corps se détendre au fil des pas. C’était comme marcher dans un souvenir. L’odeur des pins avait quelque chose de réconfortant et la propulsa dix ans en arrière ; elle pouvait presque sentir sa main dans celle de son père et entendre les refrains qu’il sifflait avec enthousiasme, sous le regard amusé de sa mère amoureuse. Ils lui manquaient tellement. Les rayons du soleil filtraient entre les branches et formaient des formes dansantes dans le chemin sablonneux. Ils la réchauffaient un peu aussi, et cela faisait du bien.

 

Léa trébucha sur une pierre un peu plus grosse que les autres, en plein milieu du chemin, et c’est à ce moment qu’elle se rendit compte que le sentier avait changé d’aspect. Elle se retourna, scruta un instant les quelques dizaines de mètres qu’elle avait parcourus depuis l’accident, mais ne vit rien qui ressemblât à un chemin. Elle eut un long frisson, et la désagréable sensation d’être perdue dans l’espace et le temps.

 

Elle avança encore, un peu inquiète, comme si elle sentait que quelque chose clochait mais sans pouvoir dire quoi. Une impression de déjà-vu lui traversa l’esprit furtivement. Elle hésita, mais il fallait continuer, et revenir en arrière ne semblait être une bonne idée. Il fallait trouver du secours, quelqu’un, ou une route qui lui permettrait de se faire repérer d’un éventuel sauveteur. Au fur et à mesure qu’elle avançait, Léa trouvait ses pas de plus en plus difficiles et lourds. A sa gauche, la roche qui bordait le sentier et remontait jusqu’à la route était devenue plus noire, et des creux ça et là faisaient jaillir des arêtes saillantes. A sa droite, des buissons qui semblaient s’entrelacer et former une barrière de barbelés. Léa avait la gorge sèche, et s’arrêta un instant, angoissée.

 

Dans sa tête de troubles pensées se mélangeaient. Elle sentait qu’elle devait continuer sa route, mais chaque pas la terrorisait d’avantage. Au loin elle devinait le sentier rétréci par la roche de plus en plus saillante d’un côté, et les épines devenues géantes de l’autre. Un enfer annoncé pour son corps qui la faisait déjà souffrir.

 

Léa fit encore quelques pas, accablée par la peur. Des sueurs froides lui parcouraient le dos et elle tremblait. Elle pouvait sentir les buissons lui lécher les mollets et les turgescences de calcaire frôler ses bras. La progression devenait presque impossible, c’était comme si la nature s’attachait à lui rendre la marche la plus difficile possible. Ça n’avait aucun sens. Pourquoi son cerveau lui commandait d’avancer encore alors que son corps souffrait le martyr ?

 

Il n’y avait plus de chemin, plus de lumière, plus d’espoir pour Léa. Elle s’enfonça dans un indescriptible fouillis de branches et de ronces qui lui déchiraient la peau, agitant ses bras comme un insecte désespéré pris dans une toile d’araignée, se blessant un peu plus encore. Elle se sentait condamnée, prise au piège d’un amas de nature hostile sans forme et sans fin. Léa expulsa un cri venu du plus profond de son ventre, tandis que les épines continuaient leur ouvrage sanglant sur son corps à bout de forces.

 

S’en sortir.

 

C’est lorsque le cri s’évanouit que Léa sentit le vide sous ses pieds, comme si l’Enfer venait de s’ouvrir et allait la happer. Elle lâcha prise. Après tout, l’Enfer serait sa délivrance. La chute lui sembla lente et longue, mais cela n’était pas désagréable. Lorsque son corps toucha la terre, sa tête contre le sol ne fit pas le bruit auquel elle s’attendait. Mais c’était normal. Elle flottait.

 

Léa ouvre les yeux péniblement. La pénombre l’entoure, et elle met un instant à s’adapter. Elle grimace, mais pas de douleur. En réalité elle n’a plus mal, d’ailleurs elle ne ressent rien, pas même son corps. Elle se met à sangloter, tout doucement, en silence, pour ne pas réveiller l’homme qui se trouve assis à ses côtés, la main dans la sienne. Elle ne la sent même pas, sa main, mais elle imagine, elle se souvient. Il a dû passer la nuit auprès d’elle, encore. C’est ce qu’il fait depuis trois mois, sans faiblir. Tous les jours elle peut voir le poids de la culpabilité affaisser un peu plus ses épaules qu’il avait autrefois fières et musclées. Elle aimerait lui dire que ce n’est pas sa faute. Un accident, ça arrive, et il n’est pas responsable si la voiture qu’il suivait ce jour là, le long des côtes basques, a freiné brusquement, sans raison apparente. Les deux véhicules avaient fait une chute de plus de dix mètres, les journaux en avaient parlé le lendemain.

 

 

Un couple d’une cinquantaine d’année, originaire de Capbreton, tué sur le coup dans un accident de la route spectaculaire ! Leur fille de 23 ans est dans un état critique. Seul le petit ami, qui conduisait, s’en est miraculeusement sorti indemne.

 

Une histoire banale, une tragédie comme on en voit tous les jours à la télé. Léa tente de se redresser un peu, mais évidemment n’y parvient pas. Parfois elle oublie que son corps ne répond plus à ses sollicitations, et que la carcasse de chair et d’os qui lui sert d’enveloppe n’est plus qu’un vague souvenir de sensations. Son corps est son cercueil, et le bip des monitorings sonne un glas éternel.

 

Léa soupire. La lumière filtre à peine sous la porte de sa chambre d’hôpital ; il doit être encore tôt. Elle ferme les yeux. Avec un peu de chance, elle réussira à se rendormir, et revivra sa sempiternelle scène. Le littoral. L’Atlantique. L’accident. Les hurlements de ses parents. La chute. Et puis ce chemin qui semble être un accès vers la délivrance, qui s’avère être son parcours de souffrance, sa douleur, son combat. Ce parcours elle le fait presque chaque nuit ; c’est fou ce que le cerveau peut imaginer pour symboliser ce que le corps ne peut plus réaliser.

 

Ce même cauchemar qu’elle fait depuis trois mois la laisse à chaque fois un peu plus affaiblie, mais au moins quand elle dort, elle marche et s’en sort.

 

 



05/07/2016
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