les ailes du désir, les chroniques de Loly

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Micro nouvelle : l'inconnu du RER

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J’aime ce temps froid mais ensoleillé. L’hiver me semble toujours un peu triste quand la lumière s’éteind peu à peu, mais aujourd’hui le soleil plante ses rayons audacieux dans les vitres de la station Port Royal et rayonne au-travers des marquises ;  j’ai presque chaud en attendant que le RER m’emporte jusqu’à mon bureau. Il faut dire que j’ai le nez emmitoufflé dans une large écharpe de laine et les mains enveloppées de velour noir. J’ai pris un peu d’avance ce matin, alors j’ai flâné le long du boulevard en espérant le voir.

 

Je l’ai appelé l’inconnu du RER. Je sais, ce n’est pas très original, mais connaître son prénom ôterait une partie du mystère. Je le croise deux à trois fois par semaine depuis trois ans. A raison de quarante minutes par trajet, finalement je ne le connais que depuis onze jours, mais j’ai l’impression de le connaître par cœur. Et l’expression est adéquate, car c’est toujours mon cœur qui le voit en premier, cette fraction de seconde lors de laquelle il émet un battement plus fort, plus profond, juste avant que mes yeux fondent sur sa silhouette élancée.

 

C’est lorsque nous sommes installés à bord du train que je peux l’observer à loisir, mais il n’est pas toujours facile d’être discrète, surtout l’été, lorsque je me perds à le caresser des yeux avec insistance ; j’ai souvent eu l’impression qu’il avait capté mon manège. L’hiver est évidemment moins propice à l’observation du détail, mais je sais que sous l’épaisse laine de son manteau se cache un corps sculpté dans le marbre par un Rodin inspiré. Il émane de lui une grande sérénité. C’est étrange, sans pouvoir l’expliquer, lorsque je suis assise face à lui je ressens comme de l’apaisement, comme si je savais qu’avec lui à proximité, rien ne pouvait m’arriver. Le mouvement régulier du train sur les rails me berce souvent jusqu’à la somnolence et achève de me plonger dans un curieux rêve éveillé, sous le regard bienveillant de mon inconnu.

 

Voilà, mon cœur vient de rater une marche et se rattrape à ma cage thoracique comme il le peut. L’inconnu du RER vient d’entrer dans le hall et un rai de lumière dorée vient frapper son visage, comme si le soleil lui-même s’inclinait sur son passage. Port Royal. Ce nom semble inventé pour lui. Sa démarche assurée et son maintien altier sont d’une exquise majesté.

 

Mon cœur s’emballe encore, à mesure qu’il s’approche ; sa rythmique se détraque, perdue dans l’écho d’un métronome amoureux. J’ai si chaud, et ma tête tourne un peu. Mes tempes bourdonnent d’un flux sanguin épais et bouillonnant. Je desserre un peu l’étau de laine qui entoure mon cou. Je me maudis de me faire esclave de cet homme que je ne connais pas, mais le cœur a ses raisons et j’ignore totalement pourquoi il bat si fort et si vite alors je le laisse faire, impuissante et sans force. Arrivé à ma hauteur, l’inconnu s’attarde une seconde, soubresaut du temps qui s’écoule dans un sablier qu’on a fait tomber. Il a l’air inquiet. Le serait-il pour moi si mon cœur décidait, à cet instant, de jaillir de ma poitrine ?

 

Le sol se dérobe. Peut-être l’Enfer qui s’ouvre sous mes pieds, qui sait, je l’ai sans doute mérité à force de fantasmer sur un super héros au charme diabolique. Je tombe, et ses bras forment un écrin pour me recueillir.

 

Travelling arrière sur l’heure qui vient de s’écouler. Je sors de mon appartement, au-dessus du Val Café qui se prépare à accueillir les premiers accros à la caféine. Le patron, affairé à la mise en place de la terrasse, me salue joyeusement. Je flâne le long du boulevard de Port-Royal et m’attarde un peu à admirer les façades ; on finit par ne plus les voir, au bout de quelques années, c’est dommage. Plus loin je musarde encore et m’arrête un instant devant le centre de secours qui s’agite. Il est 06h50, c’est presque l’heure de la relève. J’aime observer les silhouettes qui se croisent dans la cour, anonymes à nos yeux alors qu’ils sont nos anges gardiens.

 

Boum. Mon cœur vient de battre le rappel. J’ouvre les yeux sur un monde de coton et sur le visage de l’inconnu du RER. Le cerveau est une machine formidable, lorsqu’il se décide à donner un coup de main au cœur qui n’en peut plus de s’emballer seul. Je reconnais cette silhouette. Je viens de rencontrer mon ange gardien. 

 

Loly 



15/02/2017
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