les ailes du désir, les chroniques de Loly

les ailes du désir, les chroniques de Loly

Je me demande ce que j'avais fumé ce jour là...

COPIE NON CONFORME

 

 

Léa observe, interdite, le reflet que lui renvoie le miroir et fronce les sourcils. Comme tous les matins, elle a de la peine à se reconnaître, mais elle a l’habitude, elle est comme ça depuis toute petite. Pourtant aujourd’hui, il lui semble que c’est pire que les autres jours. Le reflet est inhabituel, incertain, comme s’il n’était pas tout à fait exact. Une approximation. Léa secoue la tête et se maudit intérieurement. C’est juste que la buée qui s’est formée autour déforme un peu l’image, voilà tout. Elle hausse les épaules, finit une coiffure improbable et démesurément haute, la seule solution possible lorsqu’on a des cheveux aussi rebelles que les siens, puis se hâte de descendre prendre un café.

 

Une étrange sensation flotte dans son esprit sans qu’elle sache vraiment la définir, c’est comme une onde qui s’insinue dans son corps, à peine perceptible, mais qui laisse une vague empreinte électrique dans les veines. Léa s’attarde un instant à fixer son café, comme s’il allait lui révéler une quelconque vérité. Mentalement, elle revoit le reflet, dans la salle de bain, et se dit que quelque chose cloche. Mais quoi ? Elle éclate de rire. Tu es dingue, ma pauvre fille ! s’éclaffe-t-elle pour elle-même. Mais le malaise la taraude tant qu’elle finit par monter à l’étage, juste pour se rassurer. Pour vérifier. Pour être certaine. Lentement elle pousse la porte de la salle de bain, s’avance vers le miroir, et y plante son regard. En face d’elle, son double la regarde effrontément d’un air suspicieux. Tout a l’air normal, et Léa soupire de soulagement. A nouveau elle éclate de rire. Mais à quoi s’attendait-elle ? Evidemment que tout est normal, comme chaque matin, comme tous les jours, le miroir lui renvoie son alter ego, parfaitement identique à ce qu’elle est.

 

 

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Un léger frisson lui remonte le long de la colonne vertébrale, tandis que dans sa tête, une question la taquine. Comment être sûre que le reflet est exact ? Après tout, elle ne peut que se fier à ce que le miroir renvoie, mais est-ce l’intacte vérité ? Léa porte la main à ses tempes, se masse brièvement. Il faut vraiment qu’elle arrête de se poser autant de questions ! Un instant elle se remémore ses cours de philo, au lycée, et le cogito ergo sum. Il n’empêche que le fait de penser ne lui garantit pas que sa conscience ne soit pas victime d’une illusion. Léa fait la moue. Elle va vraiment trop loin, et en plus elle va finir par être en retard. Elle se redresse devant le miroir et lui tire la langue avant de sourire exagérément.

 

C’est à cet instant qu’une dose inhabituelle d’adrénaline lui traverse le corps. Les battements de son cœur s’accélèrent soudain, tandis qu’un long et violent frisson la parcourt. Elle se retient au lavabo pour ne pas tomber. Ses tempes bourdonnent au rythme de son pouls, beaucoup trop rapide, et elle a du mal à déglutir. Les yeux fixés sur le miroir, Léa tente de retrouver son calme mais son souffle se fait court et déjà sa tête commence à tourner. Elle l’avait aperçu, tout à l’heure, ce petit détail qui clochait, mais n’était pas vraiment sûre, sauf qu’à présent c’était plus qu’évident. Léa redresse le menton et avance son visage vers le miroir, très prudemment. Elle plisse les yeux, comme si cela allait l’aider à mieux voir. Face à elle, son double s’avance vers elle. Mais c’est un mauvais double, maintenant elle en est certaine. Une copie non conforme. Un clone mal réussi.

 

Dans le miroir, une fille qui certes lui ressemble, mais à qui il manque un détail pour qu’elle soit un parfait sosie. Machinalement, Léa porte ses doigts vers son oreille droite. Elle y porte un minuscule diamant. C’est son petit ami qui le lui a offert pour la Saint Valentin, la veille, et Léa s’assure qu’il est toujours là. Le contact de ses doigts avec la pierre la rassure autant qu’elle la terrorise. Son reflet n’en porte pas. Pas la trace du moindre petit diamant sur l’oreille, même si elle s’approche au point de toucher la glace. La réalité la foudroie. Elle est si près du miroir qu’elle peut sentir le souffle de son reflet. Léa gémit, incapable de réagir. Son double fait beaucoup d’efforts pour l’imiter, mais elle voit bien qu’il est plus lent, un peu hésitant. Elle sent son parfum aussi. Son haleine. Léa tend la main vers sa main symétrique et son cœur émet un battement beaucoup plus fort que les autres au moment où la pulpe de ses doigts rencontre la peau de l’autre. Un véritable raz-de-marée la submerge, c’est un déluge de questions qui tournoie sous son crâne déjà bien malmené par une migraine naissante.

 

Léa voudrait retirer sa main, tourner les talons, s’enfuir, mais c’est plus fort qu’elle, elle caresse tout doucement la main de son reflet. Elle se penche pour atteindre le bras, puis le visage de son double. C’est presque la moitié de son corps qui vient de passer de l’autre côté du miroir, sans qu’elle ne ressente aucune douleur, aucun contact avec la matière. Léa est fascinée par ce qu’elle peut sentir, pourtant son instinct lui hurle de résister à cette irrépressible envie de passer totalement de l’autre côté. Lentement, elle glisse vers l’autre dimension où elle n’entend aucun son, ne sent aucune odeur, ni même son corps qui continue à s’engouffrer dans cet autre milieu qui ressemble au sien mais qui semble plus feutré, et plus silencieux. A la hauteur de ses hanches, Léa sent qu’elle ne pourra plus revenir en arrière, et fait un dernier effort pour plonger définitivement.

 

Elle tombe lourdement sur le sol carrelé, met quelques secondes à se relever. Son double l’observe sans dire un mot. A dire vrai, elle a plutôt l’air angoissée. Et contrariée. Léa s’avance lentement vers elle, la main tendue, mais l’autre recule à mesure qu’elle s’approche d’elle, pourtant prudemment. L’autre finit par se retrouver dos au mur, et Léa en profite pour poser sa main sur son bras, histoire de vérifier qu’elle n’est en train de rêver, mais le contact de sa peau est bien réel, elle le sent, et cela ne la rassure pas vraiment en fait. Elle secoue la tête, abasourdie, comme pour remettre ses idées en place. L’autre la dévisage avec stupeur, tandis que Léa continue à parcourir le corps de son double d’une main tremblante. C’est plus que de la stupeur, en réalité, elle a l’air terrorisée. Léa retire sa main promptement et d’une voix très douce lui demande pardon. Mais elle a besoin de comprendre. Tout ça est si étrange. Totalement délirant, même ! Elle interroge la jeune femme du regard ; elle ne veut pas la brusquer, mais elle a des milliers de questions à lui poser, et si elle ne se décide pas à lui parler, elle sera bien obligée de la bousculer un peu pour avoir des explications.

 

Léa, de nouveau, pose sa main sur le bras de son reflet, mais beaucoup plus doucement que précédemment. La jeune femme sursaute au contact de la peau qui maintenant lui semble plus froide, et plus molle aussi, comme si ses doigts s’enfonçaient légèrement dedans. Elle fronce les sourcils. En fait l’épiderme ne lui semble plus vraiment réel mais a plutôt l’aspect d’une matière un peu gélatineuse et flasque. Léa tremble, et lorsqu’elle lève les yeux vers son double, elle est prise de violents spasmes. Son visage est déformé, comme s’il était en train de fondre. Le coin externe de ses yeux tombe, formant une demi-lune bizarre, et ses lèvres se liquéfient lentement. Une terrible nausée secoue soudain Léa, et dans sa tête un marteau piqueur tambourine avec rage. Ses tempes bourdonnent d’un sang bouillonnant et les murs de la pièce tournent autour d’elle dans un manège infernal. Léa tombe à genoux, tandis que le corps se répand en une flaque grotesque et difforme. Elle a envie de crier, mais aucun son ne sort de sa bouche. En fait elle réalise que plus rien autour d’elle ne produit de son. Tout est silencieux. Affreusement silencieux. Machinalement elle tente de parler, juste pour entendre sa voix et se rassurer, mais elle a beau sentir ses cordes vocales vibrer, rien n’arrive jusqu’à ses oreilles pourtant en alerte. Elle n’entend même plus son souffle haletant qui aurait dû provoquer comme un leitmotiv sourd. Elle balaye la pièce d’un regard angoissé. C’est bien sa salle de bains, mais il n’y aucune odeur non plus. Ni celle du shampooing, ni celle de son parfum dont elle s’asperge chaque matin et qui d’habitude emplit l’air pendant plusieurs heures. Elle se dit que quelque chose cloche, mais au fond elle sait bien que tout cloche. Tout cela est un cauchemar, forcément, et elle va se réveiller, tranquille, dans son lit. Elle se pince. Comme une enfant apeurée. Elle ne sent rien, mais sa peau prend une couleur un peu plus rouge à l’endroit de ses doigts. Sa tête tourne de plus belle, elle est prise de nausées, de frissons interminables. Elle hurle, enfin, elle essaye, mais l’absence de son et le dysfonctionnement de ses sens la terrorisent. Léa se laisse glisser le long du mur carrelé. Il n’est pas froid, comme elle l’aurait pensé. Elle ferme les yeux. Peut-être que tout ça va s’arrêter. Elle tente de se calmer et se concentre sur les battements de son cœur, qui mènent un rythme effréné. Finalement ce silence est plutôt apaisant, il l’aide à se concentrer. Elle essaie de se souvenir du moment où elle a eu cette première impression, furtive, que quelque chose n’allait pas dans le reflet du miroir. Tout s’est enchainé si vite. Tout est si absurde. Léa est secouée de petits spasmes. Elle rit. D’elle-même, parce qu’elle se trouve ridicule. Evidemment qu’elle est en train de rêver, cela ne peut pas en être autrement !

 

Soudain elle réalise que son audition revient petit à petit. Les sons sont feutrés, mais ils commencent à percer, elle en est certaine. C’est comme s’ils avaient été étouffés par l’éclat d’une explosion qui aurait vrillé son cerveau un moment, et qu’ils reprenaient forme tout doucement, une fois l’oreille réaccoutumée à la vie. Léa ouvre les yeux et les écarquille aussitôt dans un réflexe à la fois de surprise et de peur. Une forme semble bouger derrière le miroir, au-dessus du lavabo. Léa saute sur ses pieds et s’approche, mais prudente. De la buée recouvre la glace et elle peine à distinguer ce qui se meut lentement, en tout cas, ce n’est pas son propre reflet. Il ne bouge pas au même rythme qu’elle. Elle tend la main vers le miroir, tremblante mais emportée par la volonté de savoir. C’est comme une force inexplicable qui la pousse à aller toujours plus loin dans l’incohérence, mais elle sait qu’elle n’aura d’explication à cette situation tordue que si elle découvre ce qui se tient là, face à elle mais dans cette autre dimension, au-delà du miroir. Elle pose sa main sur la matière normalement froide et humide mais ne ressent rien. Très lentement, elle balaye la surface pour ôter la buée. Au fur et à mesure que la vapeur s’estompe, elle voit.

 

C’est elle. Les sourcils froncés, un peu dubitative. Elle a l’air d’être perturbée par une impression étrange, furtive, que quelque chose ne va pas. Le corps de Léa est transpercé d’une onde électrique violente et une seconde, elle pense que son cœur va se décrocher de sa poitrine, mais elle essaie de paraître normale devant son double qui semble toujours aussi perplexe. Oh elle essaie de toutes ses forces de suivre le moindre de ses mouvements, le moindre de ses battements de cils, la moindre expression du visage sans jamais être certaine d’être parfaitement synchronisée à son reflet. Ou plutôt à elle. Qui est la vraie Léa, à présent ? Quelle dimension est réelle, et laquelle n’est que la copie de l’autre ? Léa frissonne mais s’applique à être une parfaite imitatrice. Elle se fond dans les mouvements de l’autre, ressent les changements de son visage et les réplique consciencieusement. Elle pense à son autre, celle qui est à présent quasiment évaporée derrière elle. Une vaste flaque de matière inerte qui ne ressemble plus à rien sauf à un vague souvenir. Va-t-elle devenir ainsi, elle aussi, si elle ne s’applique pas ? Va-t-elle commettre une erreur qui va propulser son autre moi dans sa nouvelle réalité et ainsi la condamner ? Des millions de questions tournoient dans sa tête et forment un indescriptible chaos. Lorsque l’autre repart et referme la porte de la salle de bains derrière elle, Léa pousse un soupir de soulagement, mais ne sent pas libérée pour autant. Elle se demande jusqu’à quand elle saura être un alter ego efficace et fidèle.

 

Elle pose ses mains sur le lavabo pour ne pas flancher. Au moment où elle s’apprête à se retourner, la porte de la salle de bain s’ouvre violemment et l’autre Léa s’approche du miroir jusqu’à le toucher de son front. Elle a les yeux exorbités et le souffle saccadé, le regard fixé sur son oreille droite. Intacte. Elle a toujours détesté les piercings en tout genre. 

 

 



12/12/2016
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